Pastel sur papier |
60 x 50 cm |
Circa 1780 |
Provenance : |
Collection Marius Paulme (1863-1928) ; |
Sa vente, Paris, Galerie Georges Petit, 13-15 mai 1929, vol. 2, 14 mai 1929, n° 257, pl. 170 (sous le nom d’Antoine Vestier), 37 000 fr. |
Vente anonyme, Paris, Crédit Municipal de Paris, 20 décembre 1962 (sous le nom d’Antoine Vestier). |
Bibliographie : |
Neil Jeffares, Dictionary of pastellists before 1880, Version en ligne (updated 24 janvier 2025), Valade, p. 13, J.74.388. |
Jean Valade (1710-1787)
Ce magnifique pastel représentant une femme jouant du Pardessus de Viole est tout autant précieux par sa qualité d’exécution que par la rareté de son sujet. Provenant de la collection du célèbre expert et collectionneur Marius Paulme, notre pastel, anciennement attribué à Antoine Vestier, a réintégré l’œuvre de Jean Valade et figure parmi les chefs d’œuvres de l’artiste.
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Né à Poitiers en 1710, Jean Valade commence probablement son apprentissage auprès de son père Léonard Valade (?-1720), « maître peintre ». C’est après son arrivée à Paris en 1739 qu’il se forme réellement, d’abord dans l’atelier de Charles Antoine Coypel (1694-1752), premier peintre du roi et membre de l'École française puis auprès de Louis Tocqué (1696-1772). Il est admis à l'Académie royale en 1750, est nommé académicien en 1754 et devient peintre ordinaire du roi. Artiste prolifique, il a réalisé presque autant de pastels que ses contemporains Maurice-Quentin de la Tour ou Jean-Baptiste Perronneau.
Notre pastel témoigne de l'habileté de Valade. L’élégance de la pose et la délicatesse de l’expression sont caractéristiques de l’œuvre de l’artiste tout comme la composition, équilibrée et dynamique, rythmée par les contrastes subtils des textures et des coloris. Le soin apporté aux accessoires et aux matières impressionne. La douceur avec laquelle il rend les textures et la chevelure est particulièrement remarquable. L’on reconnaît sa palette lumineuse, témoignage de l’influence de Coypel qu’il a su s’approprier, et qui suscite aujourd’hui encore l’admiration.
Bien que l’identité de notre musicienne ne soit pas parvenue jusqu’à nous, l’on sait que Valade fréquentait les élites de son temps et a réalisé de nombreux portraits pour les familles de l’aristocratie comme les Duras, les Faventine, les Lamoignon, les Pinson, etc (1). Il n’est pas impossible que la ravissante femme de ce portrait en fasse partie. Elle porte d’ailleurs une coiffure à la mode au début des années 1780. Dite « à l’enfant », cette coiffure, inventée par le coiffeur Léonard, fut popularisée par la reine Marie-Antoinette après la naissance du Dauphin pour dissimuler une perte de cheveux. De même, elle porte une robe à la lévite, ample et simple, inspirée par les costumes orientaux portés par les actrices des pièces de Racine au Théâtre Français et mise à la mode par la reine lors de sa première grossesse. À son poignet, le portrait d’un homme, monté en bracelet, motif récurrent dans les portraits féminins de l’époque, nous renseigne sur sa qualité de femme mariée.
Ce charmant modèle laisse reposer sa main gauche avec grâce sur un pardessus de viole posé sur ses genoux, posture requise pour en jouer. Il s’agit d’une des rares représentations de cet instrument disparu. Plus aigu et plus petit que les autres violes de gambe, il apparaît au début du siècle et disparaît à la fin, il s’agit du dernier instrument de cette famille à connaître une grande popularité en France. Sa sonorité délicate et sa tessiture le rapprochent du violon, faisant de lui une passerelle entre les traditions musicales française et italienne. Bien que disparu, cet instrument laisse derrière lui un répertoire riche et raffiné, porté par des compositeurs tels que Michel Corrette (1707-1795) et Louis de Caix d’Hervelois (1677-1759), émule de Marin Marais, Charles Dollé (vers 1710-1755) ou encore Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755). Au fil de son évolution, l’instrument perd progressivement des cordes, passant de six à quatre, accentuant ainsi sa ressemblance avec le violon et explique aussi sa disparition.
Le pardessus de viole est également connu pour être l’instrument féminin par excellence du XVIIIᵉ siècle français. Contrairement au violon, qui conserve au XVIIIᵉ siècle la réputation de « bas instrument », il appartient à la catégorie des « instruments féminins» comme le luth, la harpe ou le clavecin. Par ailleurs, les marques laissées sur le cou par le violon, ajoutées à l’encombrement des coiffures élaborées, renforcent l’attrait du pardessus de viole pour les femmes de la noblesse. Il se diffuse progressivement au sein des autres classes sociales de l’époque et cet engouement populaire contribue également à sa disparition. En se démocratisant, il perd de son intérêt pour la noblesse et la bourgeoisie intellectuelle. La Révolution et la chute de l’Ancien Régime entérinent la disparition de cet instrument lié à l’art de vivre aristocratique. Malgré son existence éphémère, « le pardessus permit à toute une frange de la société l’accès à une musique qui lui était jusqu’alors étrangère », souligne Christiane Dubuquoy-Portois (2).
Notre pastel constitue un objet d’intérêt particulier car il fait partie des rares représentations du pardessus de viole en peinture ou en dessin à l’instar de La Nature morte aux instruments de musique de Chardin (Ill. 1), commandée par Louis XV en 1764 pour le château de Choisy et conservée aujourd’hui au Louvre (INV 3200), ou encore le Portrait de Joueuse de Pardessus de Viole attribué à Jean Baptiste Perronneau (Ill. 2) ainsi que l’école française Portrait présumé de Louis de Caix d'Hervelois et Marie-Anne de Caix (Ill. 3) dont les localisations restent pour le moment inconnues.
Objet exceptionnel, ce Portrait de Jeune Femme au Pardessus de Viole est à la fois l’une des plus belles œuvres de Jean Valade, une source historique précieuse sur la pratique de cet instrument tombé en désuétude et surtout le témoin d’une époque où l’esthétique dictait jusqu’au choix des sons.
(1) Neil Jeffares, « Valade, Jean », Dictionary of pastellists before 1800, Version en ligne (updated 24 janvier 2025), p. 1.
(2) Christiane Dubuquoy-Portois, « Le pardessus de viole au XVIIIe siècle : un nouvel instrument de divertissement » dans Florence Gétreau (dir.), Instrumentistes et luthiers parisiens : XVIIe - XIXe siècle, Paris, 1988, p. 135-148.
Nous remercions Neil Jeffares de nous avoir confirmé l’attribution de ce pastel.
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